SOMMAIRE

1. LES ENFANTS SOLDATS : UNE EFFROYABLE REALITE

2. LEXIQUE - LA PROBLEMATIQUE DES ENFANTS SOLDATS EN MOTS-CLES

3. TEMOIGNAGES

4. L'ENFANT SOLDAT DANS L'HISTOIRE

5. LE DROIT INTERNATIONAL

6.LE PROTOCOLE : UN PROGRES POUR LES ETATS PLUS QUE POUR LES ENFANTS SOLDATS

7. LE CAS SPECIFIQUE DES FILLES SOLDATS




1. LES ENFANTS SOLDATS : UNE EFFROYABLE REALITE

Où ? 
Dans plus de 30 pays à travers le monde, essentiellement en Afrique mais aussi en Asie, au Moyen-Orient et en Amérique du Sud, des enfants, garçons et filles, âgés de 6 à 18 ans, sont enrôlés dans les conflits armés au mépris du respect dû à la vie humaine et des conventions internationales sur les droits de l'enfant. 

Combien ? 
Depuis quelques années, on observe une augmentation alarmante de la participation, directe ou indirecte, des enfants dans les conflits armés. On estime que près de 300 000 enfants  sont contraints de participer à plus de 20 conflits armés dans le monde. Les enfants soldats sont utilisés tant par les forces gouvernementales que par des groupes armés d'opposition. 

Ces 15 dernières années,  

 Plus de 1 million d'enfants ont vécu ce sort effroyable, 

 Plus de 2 millions de jeunes de moins de 18 ans sont morts, victimes de la guerre, 

 Plus de 5 millions d"enfants ont été obligés de se réfugier dans des camps, 

 Près de 6 millions ont été handicapés ou sérieusement blessés, 

 Au moins 10 millions d'enfants sont réfugiés, orphelins ou gravement traumatisés par les scènes dont ils ont été témoins. 

 Plus de 14 millions sont devenus des sans abris. 


Pourquoi ? 
En raison de la durée des conflits, les forces gouvernementales et les groupes armés n'hésitent pas à enlever des enfants pour regarnir leurs rangs.

Véritable force militaire, ces enfants sont des instruments de guerre bon marché, faciles à armer, à diriger et à motiver. 

Comment ? 
Raflés dans leurs villages, à l'école, dans la rue ou chez eux dans leurs familles, beaucoup de ces enfants sont enrôlés de force. 
Si certains sont volontaires pour rejoindre les groupes armés, ce n'est que pour protéger leurs familles des éventuelles représailles (pillages, viols, meurtres…) dont elles pourraient être victimes s'ils refusaient de s'engager.  
Pour d'autres, c'est une manière de fuir une condition de vie misérable, de se retrouver sous protection, de se venger,… 

Les principales raisons qui poussent les enfants à rejoindre volontairement les groupes armés :  

Besoins matériels : 34%
Idéologie : 21% 
Fascination : 15% 
Désir de quitter la famille : 11% 
Désir de vengeance : 10% 
Peur : 9% 

Quels traitements leur sont réservés ? 
Les enfants courent plus de risques que les adultes lorsqu'ils participent à des conflits armés. Leur immaturité peut les conduire à prendre des risques excessifs. De plus et parce qu'ils sont largement considérés comme de la simple chair à canon, ils ne reçoivent généralement pas ou guère de formation avant d'être parachutés sur la ligne de front. 

Victimes de mauvais traitements et de malnutrition, ils vivent l'horreur et la violence au quotidien. Ils sont les témoins des pires atrocités et sont poussés à en commettre. 

Combattre, violer et tuer devient un moyen de survie pour eux. Ils y sont forcés pour s'aguerrir et sont purement et simplement abattus, froidement, en cas de refus, de rébellion ou de fuite. 

Les groupes armés s'emploient à détruire l'identité de ces enfants en les obligeant parfois à tuer des membres de leur propre famille ou à piller leurs propres villages et communautés afin de rendre impossible tout retour, toute désertion. 

Les enfants soldats suivent une formation d'une ou deux semaines puis sont le plus souvent envoyés au front ou affectés à des missions diverses, de messagers, d'espions, dans les renseignements, le minage et déminage de terrain, en domestiques… 

Très souvent, les filles deviennent des esclaves sexuelles qui servent de femmes aux rebelles. Elles risquent non seulement de contracter le VIH mais également de mettre au monde des enfants dans des conditions innommables.

Quotidiennement, ces enfants sont drogués pour faciliter leur soumission. Ainsi, ils ne ressentent plus la peur, deviennent insensibles à la violence, ils oublient leur culpabilité et leur solitude. L'armée représente pour eux une « famille » de substitution au sein de laquelle ils sont rebaptisés avec des noms guerriers. Cette entreprise de déracinement et de destruction psychologique a pour objectif de les rendre dépendants du groupe qui les a « recrutés ».

Tous les jours, des enfants sont enlevés… 
Le traumatisme dont ils sont victimes est immense.  


2. LEXIQUE - LA PROBLEMATIQUE DES ENFANTS SOLDATS EN MOTS-CLES :  

Armes  : l'évolution de leurs performances et de leur efficacité joue un rôle non négligeable dans le développement du phénomène des enfants soldats. La légèreté et la maniabilité de certaines les rendent facilement utilisables par un enfant de dix ans. 

Combattants  : Les enfants le sont souvent ; ils sont exploités pour leur inconscience du danger. Envoyés en première ligne, ils servent également de boucliers, d'appâts, de leurres, de démineurs, d'éclaireurs ou de ramasseurs d'armes en plein combat.

DDRR  : Quatre lettres pour définir les programmes « Désarmement, Démobilisation, Réinsertion, Réintégration » mis en œuvre par les ONG pour sortir les enfants de la guerre. 

Démobilisation  : Etape qui consiste à détacher les enfants soldats de tout cadre militaire. A ce stade, les enfants sont généralement regroupés dans des camps de transit où ils reçoivent des soins et sont recensés et identifiés.  

Désarmement  : Première étape des programmes DDRR. Moment officiel symbolique de dépôt de leurs armes par les enfants, qui marque la fin de leur participation à la guerre. 

Drogue  : Essentielle et indissociable de la condition d'enfant soldat : administrée sous diverses formes (cannabis, amphétamines, cocaïne, crack, poudre explosive…) souvent combinée à l'alcool, elle rend le jeune combattant inconscient de ses actes et le pousse à commettre les pires horreurs.  

Droits  : le respect vigilant des « Droits de l'enfant » est la clé de voûte du dispositif de lutte contre le phénomène : les droits fondamentaux et inaliénables des enfants doivent être reconnus par tous les Etats dans le monde et leur ignorance sanctionnée. Aucune action ne peut être conduite efficacement si elle ne s'appuie pas sur un support juridique international. 

Ecole : « un enfant à l'école ne fait pas la guerre ». Cette affirmation de Rima Salah, directrice adjointe de l'Unicef, résume une impérative nécessité : la scolarisation massive des enfants égarés dans la guerre. Troquer le fusil contre un livre, l'errance contre l'école, la barbarie contre l'éducation est un objectif majeur. 

Education  : essentielle pour le retour à une vie normale. Les programmes d'éducation fournissent aux enfants les repères et principes nécessaires à l'intégration dans une société civile. 

Enlèvement  : mode opératoire courant de recrutement : individuellement ou collectivement, de nombreux enfants sont enlevés sur le chemin de l'école ou dans les camps de réfugiés pour rejoindre les rangs de groupes armés.  

Engagement  : Son caractère « volontaire », dans le cas d'un enfant soldat, est très douteux. Le choix de l'enfant est en effet largement dicté par un environnement fortement contraignant (situation politique, pauvreté, famine, chaos social…) : rejoindre un groupe armé s'apparente alors à un moyen (provisoire et illusoire) de survie ! 

Esclave  : personne sous la dépendance totale d'un maître, soumise entièrement à ses volontés. Condition courante des enfants exploités comme domestiques dans des conditions inhumaines par les soldats adultes. Les filles sont fréquemment soumises à l'état d'esclave sexuelle. 

Espion  : Un emploi souvent attribué aux enfants soldats, qui jette la suspicion sur tous ces enfants. 

Héros  : une des multiples « motivations » de l'enfant soldat : tant qu'il ne prend pas conscience de l'horreur de ses actes, il peut se considérer comme investi d'une mission (de vengeance, de libération…) et d'un pouvoir qui le rendent différent des autres et lui confèrent, croit-il, le statut de héros. Un sentiment largement exploité par les recruteurs. 

Libération  : c'est réellement l'enjeu de la lutte contre le phénomène : arracher un enfant à sa condition de soldat signifie pour lui une véritable libération. « Libérons les enfants soldats » n'est pas seulement un slogan. 

ONG (organisation non gouvernementale) : Association privée agissant en faveur de la solidarité internationale, le plus souvent humanitaire ou consacrée au développement ; elle ne dépend ni des Etats, ni des organismes internationaux. 

Protocole  : Ensemble de règles édictées pour conduire une action. Le Protocole additionnel à la Convention internationale relative aux droits de l'enfant, concernant la participation des enfants aux conflits armés, a été adopté par l'Assemblée générale des Nations unies en 2000, il est aujourd'hui signé par 115 pays et ratifié par 69 d'entre eux. 

Recrutement  : Action d'appeler des hommes pour un service militaire. Pour les enfants soldats, il se fait le plus souvent par un enrôlement forcé, plus rarement par un engagement volontaire. L'immense majorité des enfants soldats est issue de groupes sociaux défavorisés : enfants séparés de leur famille, orphelins, réfugiés, enfants coupés du système d'éducation, affamés, enfants tout simplement présents dans les zones de conflits. 

Ratification  : Confirmation qui rend exécutable un acte ou un traité international. Voir Protocole. 

Réhabilitation  : troisième volet des programmes DDRR : 4 à 12 semaines d'accompagnement et de soutien nécessaires au retour à la vie civile. Cassés, violemment perturbés, d'une santé fragile, les anciens enfants soldats ont besoin d'un encadrement psychologique avant de rejoindre leur communauté d'origine. 

Réinsertion  : dernière étape et enjeu véritable des programmes DDRR : le retour des enfants soldats dans leur famille et leur communauté. Promouvoir l'éducation, financer et organiser des formations, soutenir les familles… pour empêcher les enfants de tomber dans la délinquance, une nouvelle exploitation ou un re-recrutement. 

Socialisation  : Adaptation d'un individu à la vie de groupe. La finalité des programmes de démobilisation et de réinsertion, c'est de donner aux enfants des repères et des principes de vie en société.  

Source : UNICEF  


 Lire la Convention des droits de l'enfant ( Source : OHCHR-UNOG)

 Protocole se rapportant à la convention relative aux droits de l'enfant concernant l'implication d'enfants soldats dans les conflits armés.


3. TEMOIGNAGES 

Tous les propos rapportés ici ont été recueillis par Amnesty International

Olivier a commencé son existence d'enfant soldat à l'âge de 11 ans et pendant les 7 années suivantes il a servi dans différents groupes armés :

"On nous a ordonné de tout piller, de chasser les civils et de détruire leurs maisons. La population a réagi et à essayer de nous en empêcher. Alors le commandant nous a dit de tuer quiconque opposerait une résistance. Il m'a personnellement ordonné de le faire et a demandé à deux autres soldats de me surveiller et de me tuer si je refusais d'obéir. Alors, j'ai tué, j'ai tiré sur ces gens. Ils m'ont amené une femme et ses enfants et j'ai dû les mettre dans un trou pour les enterrer vivants. Ils criaient et me suppliaient de leur épargner la vie. J'ai pris pitié d'eux mais lorsque je me suis retourné, j'ai vu les deux soldats qui m'accompagnaient. Alors je me suis dit : "si je les laisse partir, ces soldats vont me tuer". Alors j'ai fait ce qu'on m'avait dit de faire et j'ai enterré la femme et ses enfants vivants pour sauver ma propre vie."


Jeanne a été recrutée à l'âge de 11 ans en 1996 :

"J'ai été recrutée à Goma alors que je rentrais de l'école. Sur la route, il y avait des soldats dont le véhicule avait l'air d'être en panne. C'était en fait un piège. Ils m'ont appelée, moi et d'autres enfants. Quand je me suis approchée d'eux, ils m'ont alors attrapée et mise dans leur véhicule avant de m'emmener dans un camp d'entraînement militaire. C'est là que j'ai été entraînée et c'est de là que nous avons commencé à marcher sur Kinshasa. Parce que nous avons été emmenés de force alors que nous rentrions de l'école, nos parents n'ont pas su ce qui nous était arrivé. A ce jour, je ne sais pas si mes parents sont vivants. Et même s'ils le sont, ils ne savent pas ce qui m'est arrivée."


"Les soldats du gouvernement sont venus et nous ont forcés à les suivre, moi et mon père. Mon père a refusé, alors ils l'ont égorgé, ils l'ont frappé et attaché et m'ont obligé à rejoindre les combattants."
P.K enlevé au Libéria en 2002.


Albert avait 15 ans quand il fut recruté par un groupe armé en RDC.
"Ils nous donnaient du chanvre et nous forçaient à tuer. Parfois, ils nous amenaient des femmes et de jeunes filles pour que nous les violions. Si on refusait, ils nous battaient."


Fabienne, enlevée à 13 ans au Burundi :
"Je ne sais pas combien de personnes ont eu de relations sexuelles avec moi. Un homme se présentait, puis un autre et encore un autre, on ne pouvait pas refuser (…) ils menaçaient de nous tuer si on s'enfuyait ."


"Quand j'avais 10 ans, mon village a été attaqué et brûlé par les rebelles. Je n'étais pas là quand c'est arrivé, mais tout le reste de ma famille a été tué. Alors j'ai vu arriver les soldats de l'armée régulière. Je suis allé les voir et ils m'ont emmené avec eux. Je voulais me venger des rebelles et en tuer le plus possible.
J'ai retrouvé beaucoup d'autres enfants dans les rangs de l'armée. Certains étaient là parce qu'ils n'avaient rien à manger dans le civil, d'autres parce qu'on leur avait raconté plein d'histoires sur la gloire d'être soldat…"
Anonyme


Kalami, à l'âge de 15 ans, déjà depuis 6 ans dans les rangs d'un groupe armé en RDC
"On nous a ordonné de tuer les gens en les forçant à rester dans leurs maisons pendant qu'on y mettait le feu ; On a même dû en enterrer certains vivants. Un jour, mes amis et moi avons été contraints par nos commandants à tuer une famille, à découper leurs corps et à les manger.(…) Ma vie est finie. Je n'ai plus aucune raison de vivre ; la nuit, je ne peux plus dormir. Je n'arrête pas de penser à ces choses horribles que j'ai vues et faites quand j'étais soldat."


Natalia à l'âge de 16 ans, recrutée depuis ses 12 ans.
- "J'ai assisté aux meurtres de plusieurs de mes proches par les soldats. Ils ont violé ma mère et mes deux sœurs. Je me suis cachée mais j'ai vu comment ils ont violé ma mère et mes sœurs. J'avais peur et j'ai pensé que si je rejoignais les rangs de l'armée, je serais alors protégée. Je voulais me défendre. (…) Un jour le commandant a voulu que je devienne sa femme. Alors j'ai essayé de m'échapper. Ils m'ont rattrapée m'ont fouettée et m'ont violée chaque nuit pendant plusieurs jours. A 14 ans à peine, j'ai eu un bébé. Je ne sais même pas qui est son père. Je me suis de nouveau enfuie et cette fois-ci j'ai réussi à m'échapper. Mais aujourd'hui, je ne sais pas où aller et j'ai peur de rentrer à la maison, parce que j'étais une soldate."


Christian, échappé de son unité, a malheureusement rencontré par hasard un colonel qui l'a de nouveau recruté :
"On m'a emmené au camp d'entraînement de Nyaleke. Là ils m'ont tondu la tête avec un morceau de verre cassé. Sur le terrain d'entraînement ils tiraient à balles réelles pour nous apprendre à ne pas avoir peur. Parfois ils me fouettaient. J'ai combattu sur le front à Bunia, Mambasa, Beni et Butembo, et j'ai tué des gens avec mon fusil. Une fois, accrochée au fusil que j'avais, il y avait une grand chaîne de munitions. Il était si lourd que je devais m'agenouiller pour m'en servir. Quand je me battais à Bunia, les combattants ennemis ont coupé la tête de mon commandant juste devant moi. J'ai reçu une balle dans le bras alors que nous nous battions contre les ‘effaceurs'. J'ai pu me défendre et j'ai tiré contre le soldat qui m'avait tiré dessus. Je l'ai touché au cou et il est mort. On ne m'a pas bien soigné et j'ai toujours mal à ma blessure. L'armée n'a pas de temps pour les blessés. Je ne suis pas payé et il n'y a ni nourriture ni savon. Quand j'irai mieux, je veux aller à l'école."


Jérôme est âgé de 13 ans. Il s'est enrôlé de son plein gré dans les unités maï maï après avoir entendu que le RCD-Goma avançait sur sa ville natale. Il s'est engagé avec 26 autres enfants. Au cours de leur formation, on leur a enseigné à démonter et remonter un fusil. Ensuite Jérôme a été envoyé sur le front :

"Au cours de la bataille, j'ai tué des Tutsis avec ma Kalachnikov. J'avais pris des substances pour me rendre fort et invincible. J'ai vu des adultes se faire tuer, mais aucun kadogos. Je n'aimais pas l'armée parce que vous devez coucher dans la brousse et il n'y a jamais assez à manger. Mais je n'ai aucun intérêt pour la vie civile. En cas d'attaque ennemie, il faudrait fuir avec les autres civils. Je préfère être un soldat pour me défendre. Mes parents sont quelque part à Beni, mais je ne me souviens plus d'eux."


Anonyme :
"Aujourd'hui, j'ai peur. Je ne sais pas lire. Je ne sais pas où est ma famille. Je n'ai pas de futur. Le pire est pendant la journée, je pense à mon futur et comment ma vie est perdue. Je n'attends rien de la vie."

 



4. L'ENFANT SOLDAT DANS L'HISTOIRE
Par Michèle Tournier ( Commission enfants ) – extraits -
Extraits du Bulletin n° 8 de la commission enfants d'Amnesty International.


Selon la définition donnée en 1989 par la Convention internationale relative aux droits de l'enfant des Nations unies (CIDE), l'enfance est une période de la vie qui s'étend de la naissance à l'âge de 18 ans.
(…)
Dans certaines sociétés, un individu de 11 à 14 ans entre dans la catégorie des adultes. D'autres sociétés considèrent qu'il n'aura atteint sa pleine maturité physique, psychologique et morale que vers 18-20 ans et qu'en attendant, il faut lui ménager toutes les possibilités de développement.

Selon le type de société où il a grandi, selon la richesse de l'environnement, les circonstances et sa situation sociale personnelle, l'enfant n'entrera dans sa vie d'homme qu'à l'issue de l'une ou l'autre de ces étapes.

1 - Les sociétés primitives ou sans Etat

Dans certaines tribus nomades comme les Scythes, les Parthes, les Mongols et les Turcs jusqu'au 10ème siècle de notre ère (1), tout individu était considéré apte à être soldat dès qu'il savait monter à cheval et tirer à l'arc. La situation de ces sociétés était tellement précaire qu'elles devaient souvent disputer leur nourriture et leurs biens à d'autres tribus. Les enfants étaient enrôlés très jeunes dans la défense des leurs. Dès qu'ils le pouvaient, ils portaient le bouclier, la lance, la hache et le sabre. Ils ne devenaient adultes qu'après avoir fait un prisonnier (2). Encore aujourd'hui, dans certaines tribus touarègues, un jeune homme qui participe vaillamment à la déroute de bandits rentre dans sa tribu plein de prestige et considéré comme sorti de l'enfance (3).
L'histoire nous offre d'autres exemples. Les Vikings, dès leur plus jeune âge, étaient entraînés au maniement des armes, à l'abordage des navires ennemis (2).
Chez les Aztèques, vers les 12ème et 13ème siècles de notre ère, le paysan devait se faire guerrier pour défendre sa terre ou en acquérir de plus fertiles (5).
Ces sociétés n'avaient pas d'armées proprement dites, c'est-à-dire d'organisations spécialisées et hiérarchisées, distinctes de la société. Tout individu mâle valide était soldat et la société entière se confondait avec l'armée (5).


2 - Les sociétés très organisées

Les jeunes Grecs au 5ème siècle avant notre ère reçoivent très tôt une éducation du corps et de l'esprit. Par la suite, ils bénéficient d'un entraînement physique et s'exercent au maniement des armes jusqu'à 18-20 ans. Ils entrent dans la classe des «éphèbes» qui peuvent participer à la guerre (5). Sparte représente le modèle d'une société toute entière tournée vers la guerre. A 7 ans, les enfants sont enlevés du gynécée de leur mère, vivent à la dure, sont regroupés en casernes, entraînés à des exercices militaires et soumis à une sévère discipline. A 10-12 ans ils sont déjà prêts à défendre la cité mais ne sont généralement intégrés qu'à 20 ans dans l'armée régulière (5). Frédéric II de Prusse, parmi d'autres, au 18ème siècle, s'inspira de ce type de discipline (4).
Les Romains reçoivent une formation à l'école à partir de 9 ans. Ils sont élevés dans le culte des héros, participent à 10 ans à une cérémonie où ils revêtent la toge, symbole de maturité. A 17 ans ils doivent s'engager dans l'armée. Plus tard cet âge sera porté à 18 ans (7).
Les petits Aztèques fréquentent à partir de 6 ou 7 ans un collège essentiellement militaire. A 10 ans, on leur coupe les cheveux en ne leur laissant qu'une mèche qui sera rasée lorsqu'ils feront leur premier prisonnier. Au cours des combats suivants, s'ils ne font pas suffisamment de prisonniers, ils devront renoncer à la vie militaire et cultiver la terre (2).
Chez les Incas, au 13ème siècle de notre ère, les jeunes aristocrates célébraient l'âge de la puberté. Ils recevaient un dur entraînement physique et vers 15-16 ans étaient armés chevaliers et prêts à servir leur souverain, tandis que les jeunes moins fortunés servaient comme pages ou serviteurs et n'étaient admis parmi les adultes que vers 25 ans à l'occasion du service militaire (8).
Les Ottomans faisaient enlever et mettaient en esclavage de jeunes chrétiens dès 5 ans dans les régions qu'ils occupaient, principalement les Balkans, les convertissaient à l'Islam et leur donnaient une solide éducation dans de nombreux domaines, dont les armes. Les meilleurs d'entre eux, à 18 ans, constituaient le corps d'élite des «janissaires» (9).
On constate donc que dans ces sociétés très organisées où les notions d'état et de hiérarchie sociale existaient, l'âge de l'intégration dans l'armée se situait entre 18 et 20 ans. On note cependant une forte propension à éduquer les jeunes enfants très tôt dans l'art et la discipline militaires.

3 - Les sociétés occidentales

(…) A partir du 9ème-10ème siècle, la féodalité apparaît en Europe. De jeunes nobles de 12-13 ans sont confiés à un ami de la famille expérimenté pour qu'il leur apprenne à dresser les chevaux et à manier les armes. Ils servent d'écuyer et suivent leur seigneur sur le champ de bataille. Entre  16 et 22 ans, lorsque leur entraînement était terminé, les jeunes écuyers se faisaient adouber chevaliers et pouvaient se battre pour leur propre compte. L'histoire est cependant riche en exceptions : Charlemagne par exemple fit adouber un de ses fils à 13 ans (11) ; par ailleurs, un jeune féodal orphelin ne pouvant laisser longtemps ses terres sans autorité s'efforçait de faire ses preuves le plus vite possible (11).
Les années passant, la question d'un âge minimum limite sur les champs de bataille commença à se poser. Les armures, le bouclier, les armes étaient en effet très lourds, et tous les individus n'avaient pas les mêmes capacités physiques selon les âges. En 1303, Philippe le Bel, s'inspirant de l'antiquité, releva à 18 ans l'âge requis pour se battre. Dans la pratique, malgré ce décret, on continuait à recenser des enfants de 14 ans. La raison essentielle de l'inapplicabilité de ce décret est que les guerres se succédaient, et les armées n'avaient jamais suffisamment de soldats (11).
Au 17ème siècle, pour répondre aux ambitions politiques et diplomatiques de Louis XIV, coûteuses en soldats, Louvois eut l'idée de créer une armée permanente et d'instituer une milice. Les individus concernés, tirés au sort parmi les célibataires de 16 à 40 ans, constituaient cette milice (11). Cette idée nouvelle s'accompagnait de la création d'une compagnie de « cadets » chargés de les encadrer (11). L'âge d'entrée dans la carrière fixé à 16 ans n'était cependant pas toujours respecté, car les actes de baptême n'étaient pas systématiquement exigés.


Les raisons du recrutement d'enfants soldats

1. - Les facteurs sociaux

La pauvreté, l'abandon social

C'est la pauvreté, voire la misère qui incite les enfants à s'enrôler, dès que leurs parents ne peuvent plus subvenir à leurs besoins. Au 18ème siècle en Europe, s'engager c'était avant tout toucher une solde et s'assurer un revenu régulier (5). Les enfants concernés étaient souvent des orphelins ou des enfants abandonnés qui entraient dans l'armée pour être nourris, ou gagner, avec un peu de chance, un lopin de terre dans les colonies. Parfois aussi, des enfants recueillis dans des établissements « charitables » étaient fortement incités à s'engager dans l'armée. Dans les ports anglais aux 17ème et 18ème siècles, des « racoleurs » recherchaient les enfants seuls et leur offraient une place de mousse sur les navires à voile (12). En raison de leur petite taille – ils avaient entre 10 et 15 ans – on les utilisait pour se faufiler dans l'épaisseur de la double coque des navires pour arroser et refroidir les canons.

Des jeunes en délicatesse avec la police, avec leur famille ou en quête d'aventures

Au 18ème siècle, sur la place du village, le «capitaine recruteur» dressait ses tréteaux, avec des affiches prometteuses pour attirer les jeunes, leur faire miroiter le bel uniforme, la gloire des batailles, les voyages, la solde assurée et peut-être un butin de guerre. Il passait aussi souvent par les tavernes pour écouter les ragots du village, apprendre qui ne se plaisait pas au village, l'inciter à boire et le décider à signer l'engagement (5).
        
Exploitation forcée des minorités ou des populations déconsidérées

La guerre de sécession dans le nord des Etats-Unis (1861-1865) faisait beaucoup de victimes et les notables  ne souhaitaient pas tous risquer leur vie dans cette guerre. Ils obligèrent les immigrés de date récente, Polonais, Irlandais, quel que soit leur âge, à aller se battre à leur place. Au 18ème siècle, des créoles pouvaient être enrôlés dans les troupes françaises, qu'ils soient majeurs ou non (13).

2. - Les circonstances favorables au recrutement d'enfants soldats

Les guerres idéologiques et religieuses

 En cas de guerres idéologiques ou religieuses, l'enfant présente l'intérêt de se laisser facilement influencer. Les adultes jouent de sa crédulité et de sa facilité à s'enthousiasmer.
C'est ainsi qu'à l'appel du Pape, en 1212, de nombreux gamins pauvres, sans attaches familiales et en quête d'aventure, se mettent en route pour délivrer les lieux saints. Cette croisade des enfants s'est terminée bien avant Jérusalem, les enfants étant tous morts de soif, de faim, et de froid (14).
Plus récemment, pendant la guerre Irak-Iran entre 1980 et 1988, de nombreux enfants étaient déplacés, séparés de leurs familles et enrôlés dans des brigades spéciales. On pense par exemple au Bassidge, organisation créée en Iran peu après le renversement du Chah pour mettre la jeunesse populaire au service de la révolution (15).
    
La fibre patriotique
La révolution française a fourni de nombreux exemples de jeunes enfants qui s'engagent dans des actions héroïques, portés par l'élan généreux de sauver la patrie en danger. On peut, entre autres, citer l'exemple de Joseph Bara, l'héroïque tambour immortalisé par Marie-Joseph Chénier dans le « Chant du départ ». Il est mort à 14 ans dans une embuscade en criant « vive la République » et son nom devint un exemple pour toute la nation (7).
Les enfants sont très réceptifs au climat ambiant. En 1914, voulant venger  la défaite française de 1870, un petit Breton s'engage à 15 ans en se faisant passer pour plus âgé. Il écrit à son instituteur : «Je ne pourrai pas vivre sous le joug de l'ennemi, c'est pourquoi je suis soldat. Ce sentiment d'homme c'est à l'école que je l'ai appris, et vous êtes, mon cher maître, un de ceux qui me l'ont enseigné» (16).
Au Japon, durant la dernière guerre, de nombreux adolescents ont subi une effroyable pression de leurs aînés ou de leurs supérieurs hiérarchiques. Sous peine d'être considérés comme des traîtres et envoyés dans des camps d'internement spéciaux, ils étaient obligés de prendre un avion qu'ils savaient à peine piloter et de le jeter plein d'explosifs sur les marines américains pour les démoraliser. Certains n'avaient que 17 ans. On les appelait kamikazes, et à leur mort, ils devenaient des dieux particulièrement honorés (17).
 
L'appétit de conquête et ses désastreuses conséquences : le cas du national-socialisme

En 1934, Hitler crée un mouvement d'endoctrinement pour les jeunes de 10 à 18 ans appelé «les jeunesses hitlériennes». L'appartenance à celui-ci finit par être obligatoire en 1939 (18). On y inculquait aux jeunes gens les idées du national-socialisme et on leur donnait une formation paramilitaire. Selon le modèle spartiate, ils y étaient mis en concurrence entre eux de façon à ce qu'ils donnent le meilleur d'eux-mêmes. Lorsque les pertes allemandes sur le front s'avérèrent considérables, l'état-major fit appel aux jeunesses hitlériennes. Les plus âgés furent envoyés, en 1944, sur le front de Normandie où ils se battirent avec la plus grande ferveur.  Les soldats alliés n'osaient pas s'attaquer à des soldats si jeunes. Peu à peu, le front se désorganisant et le nombre d'hommes valides diminuant, on fit appel à des enfants encore plus jeunes qui avaient une maigre formation militaire. En 1945, on vit même des enfants de 12 ans sur le front : «Ils combattaient jusqu'à la mort et refusaient de se rendre » (19).

(…)

Michèle TOURNIER.
Commission enfants



        
(1) Jean-Paul ROUX - Histoire des Turcs – Paris, Fayard, 1984
(2) Jacques SOUSTELLE – La vie quotidienne des Aztèques – Paris, Hachette, 1955
(3) Emission de France-Culture, Chaîne 5, 1er trimestre 2003
(4) Peter YOUNG – Les Combattants – Ed. Atlas, 1988
(5) Michel MOURRE – Dictionnaire encyclopédique d'histoire – Paris, Bordas, 1996
(6) Maurice VAISSE (s/s Dir.) – Aux armes citoyens ! – Paris, A. Collin, 1998
(7) Giovanni LEVY et  Jean-Claude SCHMITT – Histoire des jeunes en occident - Paris, Le Seuil, 1994
(8) Rafaële KARSTEN – La civilisation de l'empire inca – Paris, Payot, 1993
(9) Dominique VENNER (s/s Dir.) – Les corps d'élite du passé
(10) Jean-Paul BERTRAUD – La vie quotidienne sous la révolution - Paris, Hachette
(11) André CORVISIER – La société militaire et l'enfant – Annales de démographie historique, Enfant et Société, 1973
(12) John PARR – Labouring children – Lion Croon - Helm
(13) Gangs of New York, film de Martin Scorcese, 2002
(14) Egli BECCHI et  Dominique JULIA – Histoire de l'enfance en occident – Paris, Le Seuil, 1996
(15) Farah KHOROSKHAVAR – Bassidge, auxiliaires juvéniles de la révolution iranienne – Culture et conflits, n°18, 1995
(16) Marc SCHMITZ – Enfants admis – GRIP, Ed. Complexe, 2003
(17) Dominique DHOMBRES – Les Kamikazes – Le Monde, 12 juillet 2002
(18) E. MICHAUD – Soldats d'une idée – Paris, Le Seuil
(19) H.W. KOCH – Gerchichte der Hitlerjugend – Schulz, 1979


5. LE DROIT INTERNATIONAL

par Madeleine ODZOLO MODO (Commission enfants)

Il existe aujourd'hui un consensus international contre l'utilisation d'enfants soldats. La route aura été longue pour parvenir à de véritables normes contraignantes consacrées aux enfants victimes ou acteurs dans les conflits armés.


Si la première étape juridique a été franchie en 1924 lorsque la Société des nations entérina la première Déclaration sur les droits de l'enfant, il a fallu attendre 1989 pour que les normes concernant les enfants soient réunies dans un instrument unique approuvé par la communauté internationale.

Adoptée à l'unanimité par l'Assemblée générale des Nations unies le 20 novembre 1989 et entrée en vigueur en septembre 1990, la Convention internationale relative aux droits de l'enfant (CDE) est considérée comme le plus puissant instrument juridique au service de la reconnaissance et de la protection des droits fondamentaux des enfants. Le premier apport de la Convention concerne une clarification de la notion d'enfant qui selon l'article 1 est défini comme « tout être humain âgé de moins de 18 ans, sauf si la majorité est atteinte plus tôt en vertu de la législation qui lui est applicable ».

Le seul article se rapportant à la question des enfants soldats est l'article 38 qui demande aux Etats de prendre toutes les mesures possibles pour veiller à ce que les personnes n'ayant pas atteint l'âge de 15 ans ne participent pas directement aux hostilités et pour s'abstenir d'enrôler dans leurs forces armées tout enfant de moins de 15 ans.


Cependant, un grand nombre de gouvernements, d'experts internationaux et de défenseurs des droits de l'homme militent pour que l'âge de 18 ans soit internationalement reconnu comme âge minimum de recrutement. Ces efforts ont abouti en février 2002 à l'entrée en vigueur du Protocole facultatif se rapportant à la CDE concernant l'implication des enfants dans les conflits armés. Le Protocole traduit une nette évolution en ceci qu'il fait passer de 15 à 18 ans l'âge auquel la participation directe aux conflits armés est autorisée. Dans cette logique, il proscrit l'enrôlement forcé des moins de 18 ans. Néanmoins, il ne donne aucune directive concernant l'engagement volontaire. Les groupes armés distincts des forces nationales, ne devront en aucune circonstance enrôler ni utiliser, lors d'hostilités, des individus âgés de moins de 18 ans.

La Convention de 1990 et son Protocole de 2002 constituent la pierre angulaire de la lutte contre l'utilisation des enfants soldats. Pour autant, d'autres textes et déclarations émanant d'instances internationales et régionales n'en sont pas moins intéressants :

- Les Conventions de Genève de 1949 et ses deux Protocoles additionnels de 1977 fixent à 15 ans l'âge minimum d'enrôlement dans les forces armées et de participation aux hostilités.

- Le Secrétaire général décide en 1997 de créer un nouveau poste relatif à la protection  des enfants dans les conflits armés et nomme Olara Otunnu, ancien ministre ougandais, représentant spécial. Sa mission est d'évaluer la situation des enfants et de faire des recommandations. A la même période, le Secrétariat général relève à 18 ans l'âge minimum de participation aux missions onusiennes de maintien de la paix.

- En juin 1999, l'Organisation internationale du travail (OIT) adopte la Convention 182 concernant les pires formes de travail des enfants. Notons que pour l'OIT, l'enfant est défini comme toute personne de moins de 18 ans, sans dérogation possible, contrairement à la CDE. L'article 3 cite parmi les pires formes du travail « le recrutement forcé ou obligatoire des enfants en vue de leur utilisation dans les conflits armés ».

- Parallèlement, le Conseil de sécurité des Nations unies a adopté une série de résolutions relatives à la protection des enfants dans les conflits armés :

- La résolution 1314 du 11 août 2000 exhorte les parties aux conflits à respecter intégralement les normes juridiques internationales applicables aux droits et à la protection des enfants dans les conflits armés.

- La résolution 1379 du 20 novembre 2001 demande aux Etats de mettre fin à l'impunité et de poursuivre les responsables de crimes commis contre les enfants dans les conflits armés. De plus le Conseil prie le Secrétaire général d'établir une liste des groupes armés qui recrutent ou utilisent des enfants.

- La résolution 1460 du 30 janvier 2003 sollicite, entre autres, le Secrétaire général d'inclure des informations sur la protection des enfants dans tous ses rapports.

- Le Statut de Rome instituant la Cour pénale internationale en juillet 2002 cite, parmi les crimes de guerre, le recrutement d'enfants de moins de 15 ans dans les groupes armés.

- Sur le plan régional, plusieurs organisations ont placé la question de l'enfant dans les conflits armés au premier rang de leurs préoccupations. Parmi les normes les plus importantes, on peut citer la Charte Africaine des droits et du bien-être de l'enfant, entrée en vigueur en novembre 1999, qui fixe à 18 ans l'âge minimum de recrutement (article 22).

Des succès remarquables ont été remportés dans la codification des normes et principes touchant à la protection des enfants en cas de conflits armés. De nombreux Etats s'emploient à harmoniser leurs législations nationales avec les normes internationales pertinentes. En outre, en vertu de la résolution 1379 du Conseil de sécurité, une liste identifiant les groupes armés utilisant des enfants dans les conflits a été établie. Cela constitue un progrès considérable dans l'action menée pour amener les parties aux conflits à s'acquitter des obligations internationales qui leur incombent.


6. LE PROTOCOLE :
UN PROGRES POUR LES ETATS PLUS QUE POUR LES ENFANTS SOLDATS
par Jean-Claude Alt (Commission Enfants
)

Le « Protocole facultatif se rapportant à la Convention relative aux droits de l'enfant, concernant l'implication des enfants dans les conflits armés » (sic) est entré en vigueur le 12 février 2002. On doit s'en réjouir. On peut aussi se réjouir que les USA qui n'avaient pas ratifié la Convention (CIDE) et qui se sont longtemps opposés au Protocole, l'aient ratifié quelques mois même avant la France.
Au-delà de ces manifestations superficielles de satisfaction, une étude affinée du texte oblige à moins d'enthousiasme. Car les objectifs recherchés par la « Coalition Internationale pour mettre fin à l'utilisation des enfants soldats » (la Coalition), dont Amnesty est une des organisations créatrices, étaient le « double 18 ».
Le « double 18 », c'est l'interdiction de tout recrutement et de toute participation en dessous de 18 ans. Tout recrutement, c'est-à-dire, forcé ou volontaire, et toute participation, c'est-à-dire, directe ou indirecte.
L'idée fondamentale qui sous-tend cette position est la protection des mineurs lors des conflits. Cette protection, pour être efficace en temps de guerre, doit être déjà mise en place en temps de paix. Un Etat incapable de prendre des mesures pour protéger ses enfants en temps de paix, le sera encore moins durant un conflit ?
Pour cela, il fallait parvenir à un texte ferme qui ne laisse pas la possibilité d'interprétations en particulier sur le mode de recrutement et de participation.
Nous ne voulions pas que soient précisées les notions de volontariat ou de contrainte car qui peut dire ce qu'est le choix volontaire d'un enfant, qui plus est, perdu au sein d'un conflit. Nous ne voulions pas que soient précisées les notions de participations directes ou indirectes à un conflit car qui peut définir ces situations ? Un enfant qui fait le ménage dans une caserne n'est pas un participant direct au conflit mais est situé sur une cible militaire, donc en danger.

Le Protocole reprend malheureusement toutes ces nuances :

Article 1 : non participation directe aux hostilités
Article 2 : non enrôlement obligatoire
Article 3 : Age minimum pour l'enrôlement volontaire.

Notre objectif était la protection des enfants mais ce Protocole exclut de son champ d'action les écoles militaires (article 3 alinéa 5). Pourtant les enfants de ces écoles ne sont pas à l'abri en cas de conflit.

Par ailleurs le Protocole fait deux poids deux mesures entre les armées gouvernementales et les mouvements d'opposition armés, ceux-ci se voyant interdire toute forme d'enrôlement et de participation en dessous de 18 ans (le double 18 recherché par la Coalition). Qui nous persuadera qu'il est moins dangereux pour un enfant de  se trouver dans une armée gouvernementale que dans un mouvement de guérilla ? Un mouvement d'opposition se voit ainsi interdire tout recrutement et toute utilisation d'enfants mais s'il arrive un jour au pouvoir, il sera autorisé à les recruter à partir de 16 ans !

Autre point noir du protocole, les devoirs imposés aux Etats restent de l'ordre du vœu pieux. En effet, l'article 1 demande que « les Etats parties prennent toutes les mesures possibles pour veiller à ce que les membres de leurs forces armées qui n'ont pas atteint l'âge de 18 ans ne participent pas directement aux hostilités ». Ces termes peuvent être comparés à ceux de la Charte africaine des droits et du bien être de l'enfant adoptée en 1990 qui est bien plus ferme dans son article 22/2 : « les Etats parties… prennent toutes les mesures nécessaires pour veiller à ce qu'aucun enfant ne prenne directement part aux hostilités et en particulier, à ce qu'aucun enfant ne soit enrôlé sous les drapeaux ».
« Possible » n'est pas « nécessaire ». Nul n'est tenu à l'impossible comme l'a bien compris le gouvernement britannique le 24 juin 2003 lors de sa ratification du protocole en y adjoignant une réserve qui en dénature complètement la portée : Le Royaume Uni se réserve la possibilité de déployer des mineurs selon l'impératif militaire, l'impossibilité pratique d'évacuer des enfants soldats ou la nécessité de ne pas compromettre l'efficacité des opérations et de ce fait la réussite de la mission militaire.


Seize mois après l'adoption du protocole, le Royaume Uni lui a déjà enlevé sa substance fondamentale. Désormais ce texte n'est plus qu'une formalité de droit international à laquelle les Etats se plieront d'autant plus volontiers qu'ils ont compris qu'il est devenu, dans les faits vide de sens. On comprend mieux pourquoi des Etats qui s'étaient totalement opposés à son adoption s'empressent maintenant de le ratifier.



7.LE CAS SPECIFIQUE DES FILLES SOLDATS
par Rosalie Azar ( Commission enfants)

Le terme générique d'enfants soldats ou d'enfants combattants ne fait pas la distinction entre les genres.
Un bref aperçu des rapports ou des ouvrages sur la question laisse également entrevoir une certaine forme de discrimination dans l'étude de la question des filles soldats.
Combattantes ignorées de cette armée invisible, les filles représentent pourtant un tiers environ des enfants soldats. Excepté en Afghanistan, des jeunes filles ont été recrutées au même titre que les garçons sur tous les terrains. Il existe très peu de cas de filles recrutées dans les armées régulières lors de conflits, on les retrouve par contre en grand nombre dans les milices paramilitaires ou dans les groupes armés d'opposition. Compte tenu de raisons idéologiques et culturelles, le recrutement de filles est encore plus inavoué que celui des garçons, ce qui empêche une connaissance précise des conditions de ce recrutement et de leur utilisation. Selon la Coalition, on peut cependant mentionner cinq formes de participation des filles aux conflits :
- 41 % (1) des filles recrutées dans les groupes armés sont avant tout des combattantes. Alors qu'elles forment environ 20 à 30% des soldats, elles peuvent constituer la majeure partie des groupes armés dans certains conflits comme cela a été le cas du Sentier lumineux au Pérou qui s'enorgueillit  d'avoir l'un des plus larges contingents féminins au monde.
- 28% des filles sont également enrôlées par les groupes armés afin de servir d'esclaves sexuelles ou «d'épouses» de soldats. En Ouganda, des filles de 12 ans sont affectées aux commandants de la Lord's Resistance Army (LRA), récompensés pour leur courage et leur dévouement. Il s'agit en même temps d'une reconnaissance symbolique du statut : Joseph Kony, le chef de la LRA avait plus de cinquante épouses en titre. Les filles qui résistent ou refusent des relations sexuelles sont punies. Grace, kidnappée de 1995 à 1998 (elle avait 13 ans) raconte : « J'étais donnée comme épouse au commandant Onen. Il m'a souvent battue et quand j'ai refusé un jour, il m'a tailladée la figure avec sa baïonnette ». Il existe de nombreux témoignages de ce type d'exactions sur de toutes jeunes filles en République démocratique du Congo. Ainsi, Julie, 14 ans confiait à Amnesty International qu'elle avait été envoyée à Mushaki en 2002 pour y suivre un entraînement : « Je me suis retrouvée avec cinq autres filles, qui y sont toujours. Elles n'ont pas été démobilisées car elles servent de « femmes » aux soldats. La nuit, les soldats les violaient. Parfois, elles étaient violées par plusieurs soldats dans une même nuit ». Violées, traumatisées, ces filles doivent également subir les risques sanitaires que ce type d'exactions impliquent : grossesses, hémorragies internes, blessures corporelles, perte de leurs menstruations ou encore exposition accrue aux MST. Natalia, 16 ans, a été recrutée par le RCD-Goma quand elle avait 12 ans : « C'était horrible parce que j'étais régulièrement frappée et violée pendant la nuit par les autres soldats. Un jour le commandant a voulu que je devienne sa femme. Alors j'ai essayé de m'échapper. Ils m'ont rattrapée, m'ont fouettée, et m'ont violée pendant plusieurs jours. A 14 ans à peine, j'ai eu un bébé. Je ne sais même pas qui est son père. Je me suis de nouveau enfuie et cette fois-ci j'ai réussi à m'échapper. »
- 1% des filles soldates servent également d'espions ; elles sont envoyées en missions de reconnaissance parce qu'elles sont  moins soupçonnées que les garçons.
- 31% d'entre elles sont aussi utilisées lors de missions suicides ou comme chair à canons dans les champs de mines.
- Enfin, environ la moitié des filles servent pour des tâches non militaires, comme cuisinières, porteuses, femmes de ménage…
Il est essentiel de prendre conscience que ces tâches ne sont pas mutuellement exclusives. Une fille soldate peut passer une partie de la journée comme combattante auprès des soldats garçons, puis la nuit venue servir de concubine. C'est d'ailleurs le cas le plus courant.
Seules les filles tamouls sont épargnées sur le plan sexuel, tout contact physique étant strictement interdit au sein des Tigres tamouls du Sri Lanka. A ce sujet, une experte des Nations unies disait : « Dans l'idéologie du LTTE, les femmes sont pures et pleines de vertus, elles représentent l'idéal tout à fait misogyne de la vierge armée ». Graça Machel, spécialiste de la question des enfants dans les conflits armés confirme que : « L'émancipation des femmes du LTTE n'est qu'une chimère ; sur 180 partisans tués, 128 étaient des filles, mais il reste que le véritable commandement demeure entre les mains des hommes » (2).
D'autre part, la distribution des rôles entre garçons et filles soldats n'est pas toujours aussi prévisible : ainsi au Libéria ou en Ouganda, la plupart des filles étaient sur le front, alors que des garçons subissaient des sévices sexuels.

Les filles soldats après un conflit
La discrimination se retrouve aussi vive lors des phases de désarmement, démobilisation et réintégration (DDR). Dans la majeure partie des pays où les conflits internes font rage, les filles sont moins puissantes socialement, culturellement et économiquement. Aussi sont-elles encore plus invisibles que leurs pairs masculins à la fin des hostilités, et ont-elles encore plus tendance à disparaître tout simplement.
La honte d'avoir été soldat est plus difficile à porter pour une fille que pour un garçon, qui va subir déjà le rejet de sa communauté. De plus, qu'elles aient servi de femmes de soldats ou non, elles seront traitées à leur retour comme des filles salies. Lorsqu'elles sont enceintes ou déjà mères, elles craignent tant le regard désapprobateur des leurs qu'elles évitent les camps de démobilisation, mendient dans la rue, souffrent de malnutrition et finissent par perdre leur enfant.
La plupart des filles soldats tentent de toute façon d'éviter ces camps ou s'en enfuient parce qu'elles y subissent les mêmes abus sexuels que dans les groupes armés. En effet, une importante lacune des campagnes de DDR est qu'elles ne prennent pas toujours en compte la nécessité de séparer les garçons des filles. Il faut éviter de reproduire les schémas existant lors du conflit et tenir compte des vécus différents. Le suivi psychologique et sanitaire doit être approprié. Ceci a d'ailleurs été rappelé dans la résolution 1325 de l'Assemblée générale des Nations unies, qui demande à «tous ceux impliqués dans la planification des désarmements, démobilisations et réintégrations, de considérer les différents besoins des hommes et des femmes ex-combattants et de prendre en compte les besoins de ceux qui en dépendent». Il s'agit donc bien ici de mettre l'accent sur les différences d'âge et de sexe, et sur les différences physiques et psychologiques entre les combattants, mais les besoins spécifiques des filles soldats sont encore mal abordés.
Par ailleurs, il est important de noter que lors du simple processus de rassemblement des combattants, les filles soldats sont peu reconnues, et leur expérience au combat est aussi rarement prise en compte plus tard dans la reconnaissance d'un statut de vétéran. On a vu ainsi en Namibie, lors du cessez-le-feu, les filles soldats rentrer chez elles, passer de la tenue de combat à la robe et être donc envoyées dans des camps de réfugiés et non de démobilisation, où elles ne reçurent ni formation ni prise en charge psychologique pour les assister dans leur réintégration.
Pour certaines cultures, comme en Afghanistan, il est tellement incongru d'admettre que les filles soient capables de devenir de vraies combattantes et de soutenir une idéologie guerrière, que l'on préfère les ignorer au lieu d'admettre qu'elles nécessitent autant que les garçons des programmes de démobilisation spécifiques.
Lors de la réintégration, les filles soldats peuvent aussi tout à coup sembler trop émancipées par rapport à leur statut de civiles avant les conflits. Elles deviennent alors un danger pour l'ordre traditionnel de la société qu'elles cherchent à réintégrer. Elles se trouvent ainsi fréquemment forcées de se marier ou de quitter la communauté.

«Le plus marrant c'est que parmi les enfants soldats, il y a des filles, oui de vraies filles qui ont le kalach, qui font le « faro » avec le kalach. Elles ne sont pas nombreuses. Ce sont les plus cruelles ; ça peut te mettre une abeille vivante dans ton œil ouvert».
Avec ses mots simples, le petit Brahimi du roman d'Ahmadou Kourouma exprime pourtant une réalité maintes fois constatée sur le terrain : discréditées dans un monde d'hommes, les filles soldats n'en sont que plus dures et plus cruelles. Leurs existences dans ces groupes armés restent pourtant peu reconnues, et elles finissent par être mises à l'écart lors des phases de démobilisation et de réintégration. Rejetées par leur communauté, elles tombent alors très vite dans la prostitution et la mendicité, ou finalement retournent au sein d'un groupe armé. La prise en compte des besoins spécifiques des filles soldats demeure donc un enjeu majeur pour l'instauration d'une paix durable et juste dans les pays touchés par les conflits armés.

Rosalie AZAR.



(1) Tous les pourcentages sont issus du rapport de la Coalition internationale pour mettre fin à l'utilisation d'enfants soldats, «Girls in militaries, paramilitaries and armed opposition groups», disponible sur le site de la Coalition.
(2) Graça MACHEL, The impact of armed conflicts on children, New York, UN publications, 1996.

Références bibliographiques :
- Ahmadou KOUROUMA, Allah n'est pas obligé, Le Seuil, Paris, 2000.
- Coalition pour mettre fin à l'utilisation des enfants soldats, Girls with guns, an agenda on child-soldiers for Beijing plus Five, sur le site de la Coalition.
- FARR Vanessa, Paper 20: Gendering Demobilisation as a Peace Building Tool, BICC, Bonn, 2002.
- Marc SCHMITZ, La guerre, enfants admis, éditions GRIP, Bruxelles, 2001.